Wajdi Mouawad – « Anima » : violence et poésie

Coucou,

Cette semaine je lis « Anima » de Wajdi Mouawad que j’ai eu la chance de découvrir grace à mon libraire préféré qui est (presque) toujours de bon conseil.

Wajdi Mouawad est né au Liban en 1968, il a passé son adolescence en France puis ses années de jeune adulte au Québec avant de s’installer définitivement en France. Il est auteur, metteur en scène et comédien, ses sources d’inspirations sont donc multiples et lui ont permis de publier en 2012 l’oeuvre magistrale qu’est « Anima ».

Wahhch Debch (si quelqu’un sait prononcer ce nom qu’il lève la main) découvre en rentrant chez lui sa femme morte, poignardée à de multiples reprises, et perd pied. Il s’isole d’abord, assomé par la douleur,  comme paralysé, il n’entend plus les paroles réconfortantes de ses proches ou les questionnements de la police. Puis, doucement, il se relève, mais il doute, il a besoin de voir le tueur de ses propres yeux afin d’être certain qu’il n’est pas lui-même l’auteur de ce crime atroce. Wahhch connait le nom du coupable, il n’est pas inconnu de la police mais elle ne peut pas l’arrêter car il se trouve dans une réserve Indienne que les inspecteurs ne peuvent pénétrer. Nous  apprendrons plus tard que les choses sont un peu plus compliquées que cela et que se retrouver face à celui qui a détruit sa  vie n’est pas sans risque.

Toute l’originalité de ce roman se trouve dans sa narration puisque la totalité de l’histoire est racontée par des animaux. Mouawad nous livre alors le témoignage de chats, chiens, araignées, mouches, oiseaux. La version qu’ils nous offrent est donc presque toujours purement oblective, ils retranscrivent les paroles, donne les éléments de décors et nous parle des émotions qui apparraissent sur le visage des personnages qu’ils croisent.

L’auteur nous parle de « lumière crue » et c’est bien de cela dont il s’agit, il jette cette lumière sur la part d’ombre de l’être humain. Ce livre est un miroir qui reflètent un peu de bonté, parfois, mais souvent un part de monstruosité et de violence dont l’Homme seul est capable.

Le style est fluide et les mots sont recherchés, toujours justes, à la bonne place au bon moment. C’est d’une poésie extraordinaire et d’une force rare. Il y a quelques passages violents qui déplairont peut-êtres aux âmes sensibles mais ne sont jamais gratuites, servent la narration et ajoutent du sens au message que Mouawad souhaite passer. Il parle de cette violence qui n’a ni frontière ni époque, il évoque les réserves indiennes, lieux de non droits, accueillant des personnes dont les racines ont été arrachées et le massacre de Chabra et chatila qui a marqué le Liban il y a trente ans.

Dans « Anima » la bestialité n’est plus le propre des animaux. L’auteur nous permet d’entrer dans la tête de tous ces petits narrateurs avec un rare respect.

Il y a des livres que l’on aime, des livres que l’on savoure, des livres qui tuent le temps et il y a les livres qui vous marquent au fer rouge, vous percutent, entrent en vous et ne vous lâche plus. « Anima » fait partie de cette dernière catégorie.

Saisissant, puissant, envoutant, mille mots pourraient le décrire mais une seule chose à faire pour comprendre : le lire !

Ma phrase préférée :

« Les humains sont seuls. Malgré la pluie, malgré les animaux, malgré les fleuves et les arbres et le ciel et malgré le feu. Les humains restent sur le seuil. Ils ont reçu la pure verticalité en présent, et pourtant ils vont, leur existence durant, courbés sous un  invisible poids. Quelque chose les affaisse. Il pleut : voilà qu’ils courent. Ils espèrent les dieux et cependant ne voient pas les yeux des bêtes tournés vers eux. Ils n’entendent pas notre silence qui les écoute. Enfermés dans leur raison, la plupart ne franchiront jamais le pas de la déraison, sinon au prix d’une illumination qui les laissera fous et exsangues. Ils sont absorbés par ce qu’ils ont sous la main, et quand leurs mains sont vides, ils les posent sur leur visage et pleurent. Ils sont comme ça. »

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